J’avais un camarade

Il fait nuit, et il fait tellement froid. Je me sens complètement déphasé, je ne comprends pas ce qu’il m’arrive. Allongé par terre dans la neige, j’essaie, malgré mon corps tout endolori, de bouger lentement mes jambes, puis mes bras. Mais avec mon uniforme militaire, recouvert par son ensemble intempérie parka et sur-pantalon avec fourrure polaire obligatoires par cette saison hivernale, j’ai la sensation de peser vingt kilos de plus. Il m’est impossible de me redresser, et mes tendances anxieuses dans ce genre de situations, ne font que s’accentuer à une vitesse incontrôlée, m’imposant une sensation d’étouffement et de suffocation. Je dois me calmer, je dois respirer, souffler, faire le vide. Un, j’inspire, deux, j’expire. Un, j’inspire, deux, j’expire. Se concentrer sur les mouvements de va-et-vient du ventre, lors des inspirations et des expirations. C’est ce que m’a toujours appris à faire ma tendre Maman, depuis que je suis né, lorsque je ne me sens pas bien.

Je ne sais pas combien de temps je suis resté ainsi. Étalé dans la neige, écrasé par un uniforme trempé, glacé et trop lourd, à tenter de reprendre un peu de force et comprendre la situation dans laquelle je me trouvais. Ce qui est certain, c’est que la technique de ma mère, pour la millionième fois a fonctionné, et que j’ai pu me relever afin de me mettre en position assise, non sans peine, mais avec l’aide des gros troncs d’arbres qui m’entouraient et sur lesquels je m’appuyais. Je ne pouvais pas, dans cet état, prendre le risque de me lever d’un seul coup, et de certainement m’évanouir par manque de force.

Assis par terre, contre un arbre, les fesses posées dans ce mélange de terre et de neige fondue, je regarde autour de moi. Je ne vois absolument rien dans cette nuit noire, en pleine forêt, par temps couvert et pluvieux, sans même la lune pour délivrer un semblant de lumière. La pluie s’est calmée, mais par moment, je reçois encore quelques gouttes qui me glacent les os. J’ai mal, et l’impression de ne plus sentir mon pied gauche. Je bouge difficilement les orteils, et cette sensation de fourmillement qui en découle m’est insupportable. Je me plie en deux pour essayer de le toucher, et m’aperçois que n’ai plus qu’un brodequin de marche sur deux. J’ai le pied qui commence à changer de couleur, virant au bleu mauve à cause du froid. Il faut que je le réchauffe, si je n’ai pas envie de devoir le couper.

La dernière chose dont je me souvienne clairement, c’était la franche partie de rigolade qu’on avait avec Franck. Nous marchions avec le groupe de combat, un peu moins de dix hommes, en file indienne, tous armés, sans un mot. Dans le silence de la nuit, nous n’entendions que le craquement de la neige fraîchement tombée sous nos pas, avec au loin par moment, des résonances de coups de feu et de détonations.

Cet idiot de Franck, mon compagnon, mon binôme, malgré la tristesse de l’instant, savait toujours comment s’y prendre pour rendre une situation très critique, un peu moins lourde et pesante. Alors subitement, il se mit à me raconter un vieux souvenir que l’on avait en commun et qui nous avait valut à l’époque, un fou rire mémorable, à ne plus pouvoir s’arrêter, à ne plus pouvoir respirer : « eh, Justin, tu te souviens de cette fois où j’avais envie, en pleine nuit d’aller prendre l’air au bord de la mer ? Encore à l’heure actuelle, me retrouver auprès de l’eau me fait me sentir bien, tu sais ? Nous avions pris la voiture, mais en manque d’essence, la première étape a été la station service. Trop obnubilé par le fait de sortir de notre caserne militaire, où tout est tellement stricte, j’ai fait le plein, et oublié d’enlever la pompe à essence de la voiture. Nous voilà partis, en arrachant entièrement le distributeur. Et de l’essence qui s’en échappait à une vitesse incroyable, noyant tout sous son passage. Tu me hurlais qu’il fallait qu’on roule, qu’on devait rapidement partir d’ici.Nous nous étions enfuis comme deux voleurs ».

Effectivement, me rappeler ce souvenir a permis à mon esprit de s’évader pendant quelques minutes. Cette nuit avait été folle, mais tellement drôle. Franck a eu raison de briser le silence. Il est vrai que dans cette caserne militaire, tout était parfaitement réglé à la minute, tout filait droit : le réveil matinal, puis l’entretien des locaux, rassemblement de la compagnie, séance de sport… Tout s’enchaînait jusque dix-huit heures, jour après jour. À chaque rassemblement, nous chantions des chants militaires. C’était le rituel, comme pour mettre un peu de gaieté dans ce quotidien si monotone. Mon chant préféré, c’était J’avais un camarade. « J’avais un camarade, de meilleur il n’en est pas, dans la paix et dans la guerre, nous allions comme deux frères.Marchant d’un même pas. Mais une balle siffle, qui de nous sera frappé, le voilà qui tombe à terre, il est dans la poussière, et mon cœur est déchiré. Ma main il veut me prendre, mais je charge mon fusil, Adieu donc, Adieu mon frère, dans le ciel et sur la terre, soyons toujours unis. »

Je pensais systématiquement à Franck en la chantant, il était souvent à côté de moi, et je pense que lui aussi pensait à moi en la chantant, avec le petit regard complice qu’il m’envoyait toujours. Avec Franck, nous nous sommes rencontrés dès notre premier jour à la caserne. Nous étions dans la même chambrée. Il m’avait lancé un «Bonjour, je suis Franck, très heureux de te rencontrer ». Et j’ai eu le sentiment que c’était un bon gars. Nous nous étions juré de nous soutenir dans chaque épreuve. Au final, j’avais le sentiment d’avoir un devoir moral envers mes autres coéquipiers, nous étions tous dans le même bateau après tout, et avions ici les mêmes centres d’intérêts. A la caserne, on vous apprend la solidarité entre militaire, ils disaient tous que nous comprendrions mieux cette définition une fois sur le terrain. En caserne, c’est vrai qu’on a l’impression d’être une grande famille sans lien de sang, mais sur le terrain, personne n’y avait jamais mis les pieds à l’époque, ça nous paraissait bien trop vague.

Dans cette tranchée en pleine nuit, avec tous ses bombardements aux alentours, et ses mitraillettes constamment pointées sur nous, Franck avait besoin d’air, besoin de voir la mer. Il m’avait dit que juste avant que nous arrivions dans ce nouveau coin, quelques kilomètres plus bas, il avait repéré un point d’eau. Lac, ou mer, il ne savait pas vraiment. Il voulait y aller, quelques minutes, juste le temps de reprendre son souffle. « Allez, Justin, cette fois je te promets qu’il n’y aura pas de marre d’essence ! ». Que pouvais-je lui dire ? Franck était mon frère d’arme, nous étions une équipe solidaire et fraternel. Et la règle n’était-elle pas de toujours agir avec honneur ? Il était absolument décidé à y aller avec ou sans moi. N’avais pas besoin de sortir quelques minutes de cette tranchée moi aussi, finalement ?

Franck m’expliquait qu’il avait un plan pour sortir d’ici sans se faire repérer par l’ennemi. Je l’ai suivi. Nous n’avons pas tenu une minute hors de cette tranchée, que nous étions cerné. Tout s’enchaîna en une fraction de seconde. Nous cavalions comme des fous avec Franck, sans savoir où aller, nous n’avions pas le temps de penser non plus, il fallait courir très vite et très loin, à travers les balles et les missiles. J’avais peur, je perdais tout contrôle et devenais sourd avec le bruit de ces détonations. J’inspirais, expirais, et manquait de m’étouffer en courant. Il faisait sombre, et les épaisses poussières soulevées par les projectiles qui s’enfonçaient dans la terre, me coupaient davantage ma pauvre visibilité. Je criais jusqu’à m’époumoner, le nom de mon ami, maintenant complètement hors de mon champ de vision.

Puis j’ai fini par l’apercevoir, gisant dans une marre de sang. J’ai simplement eu le temps de m’accroupir et de chanter ma chanson préférée : « J’avais un camarade, de meilleur il n’en est pas, dans la paix et dans la guerre, nous allions comme deux frères.Marchant d’un même pas. Mais une balle siffle, qui de nous sera frappé, le voilà qui tombe à terre, il est dans la poussière, et mon cœur est déchiré. Ma main il veut me prendre, mais je charge mon fusil, Adieu donc, Adieu mon frère, dans le ciel et sur la terre, soyons toujours unis. ». J’étais dans ma bulle, j’avais déconnecté de la réalité. Plutôt que de continuer à courir, je restais ici, totalement stoïque, jusqu’à recevoir des projectiles à mon tour, et perdre connaissance.

Il fait nuit, et il fait tellement froid. Je me sens complètement déphasé, je ne comprends pas ce qu’il m’arrive. Allongé par terre dans la neige, j’essaie, malgré mon corps tout endolori, de bouger lentement mes jambes, puis mes bras.

Mit Liebe, E.

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